mai 31st, 2010

Pour la première fois je rentre dans son appartement. Une odeur me prend le nez, remonte au fond de ma gorge et me lève un peu le cœur. Je défie quiconque d’en déterminer la composition exacte bien que l’odeur de pisse domine dans cette pièce qui tient lieu de séjour, pièce à dépérir plutôt qu’à vivre. Son bras au creux de mes reins me guide vers un perchoir. Nos pas croisent une sorte de boîte, pour empester la pisse de chat à ce point, il faut soit des chats, soit une litière millésimée 2008.

Il propose un café, soit disant un bon, je préfère décliner. « Plutôt un coca « , faîtes qu’il soit en canette que je ne sois pas obligée de boire dans un de ces verres qui traînent sur le rebord de l’évier ». Il ouvre le frigo « je ne sais pas si j’ai du coca » … Oh fumet suspend ton vol … Quelle petite veinarde je fais, je dois être en présence du frigo de ce qu’on appelle l’amateur de fromage. De l’époisse, du camembert en passant par le bleu d’auvergne c’est toute la France qui doit fermenter dans ce frigidaire-là. Je me dresse par curiosité, déception, à vue de nez un pauvre Saint félicien ou marcellin finit d’agoniser sur l’étage du milieu. Une chose est sûre, c’est de la vache. « Ah non, j’ai pas de coca, j’ai que du fromage ». Ah bon … Sans déconner. « Depuis que j’ai ouvert le restaurant je ne fais plus de courses, je mange sur la bête. »

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mai 3rd, 2010

Sur la Nationale, je pense encore aux joies du choc frontal qui libère le corps. Ces putains de douleurs dorsales qui me torturent à mort.
Sur la Nationale, je tente le sort en cherchant mes Pall Mall et leur réconfort. J’ai jamais trop le moral quand sans toi je m’endors.
Sur la Nationale, quand je m’endors je conduis vraiment mal et croise encore un camion citerne Total qui se croyait plus fort.
Sur la Nationale, j’ai bien eu tort de vouloir mettre à mal mes pulsions de mort. La vue du constat amiable me donne quelques remords.

avril 19th, 2010

S’il t’arrive d’aimer à en vomir, tu sauras que l’amour et le dégoût ne font pas si mauvais ménage. Si tu n’as jamais connu le dégoût amoureux alors tu es à plaindre car tu dois avoir fait tiens les préceptes modernes sur les affections. Les gourous du bonheur imposé ont parlé : les relations amoureuses doivent impérativement être fondées sur la légèreté, le consentement mutuel, la sérénité, la douceur. Toute émotion négative est bannie de cet amour moderne, aseptisé, nettoyé, transparent. Comme si l’amour pouvait se décliner en clauses contractuelles. Comme si les consentements pouvaient être éclairés. Comme si l’erreur sur la personne était une fiction. Quant à l’erreur sur la substance n’y pensons même pas, comment envisager une seconde que l’on puisse être assez stupide pour prendre une pute pour une pucelle. Et pourtant, on se trompe, souvent soi-même et parfois les autres.

Je ne vomis pas souvent ces affections là, physiologiquement je garde tout. Sentimentale et nostalgique je revisite le passé plutôt que d’imaginer un présent qui m’échappe. De toute façon, on voyage mal le cœur gros. Je suis là, animal avec ses spasmes qui lui font monter les larmes aux yeux. Il me tend un mouchoir, blanc, non sans avoir immortalisé mes yeux brillants sous l’effet des larmes. « Fais-moi les grands yeux.» Il n’y a pas plus grands yeux que ceux des attristés.

avril 8th, 2010

Pour surmonter un dégoût passager je peux me raconter une histoire, de préférence déjà entendue, familière. De ces histoires-là on fait souvent des livres, parfois même des adaptations en cinémascope. Il n’y a pas de mal à s’identifier à la « girl next door », la MILF, la cougar si cela apporte un peu de réconfort, de divertissement. Etre le cliché de soi-même n’est-il pas devenu une nouvelle façon d’exister ?

Mais, il convient de prendre garde à la ligne rouge au-delà de laquelle il est facile de penser que les chansons d’amour racontent un peu mon histoire. Pour rire, les paroles des chansons populaires feraient bien des préceptes. Là, ça irait vraiment mal car ces paroles trouvées au hasard des rimes deviendraient l’incipit d’une nouvelle tranche de vie, d’un nouveau coup de cœur. Il parait qu’il est dangereux de se regarder vivre car alors on invente sa vie. « Se mettre à distance pour ne pas éprouver, par peur de s’éprouver ; préférer les mots aux maux » : ça ne fait que de jolies phrases de mettre sa vie en musique ?

Dans ces cas-là, il vaut mieux aller dans l’endroit où je me sens mieux, pas forcément bien mais pour le moins mieux. Cinq années de divan aident à prendre du recul sur ses dégoûts passagers. Aimer le jeu oui ; être un jouet non. Qui veut faire une partie de dames ?

mars 8th, 2010

Son corps a été retrouvé lundi en début de soirée après que ses associés l’aient appelé à maintes reprises, fixe et 06. L’amusement du matin laissa place à l’inquiétude après le déjeuner. Par indépendance il ne donnait aucune justification sur son emploi du temps mais prenait toujours soin de prévenir de ses retards ou imprévus. De fait, aucun des associés ne connaissait réellement les noms et la nature des relations qu’il entretenait. Tout au plus savaient-ils que quelques liaisons lui procuraient quelques escapades dans son quotidien d’homme plus occupé à en découdre avec la vie qu’avec la gente masculine.

Avant la mise en bière, une veillée funéraire fut décrétée par sa mère de façon à ce que ses intimes viennent se recueillir sur sa dépouille. De toute façon, il fallait bien ménager deux jours pour que cette famille d’expatriés prenne ses dispositions. Bien que n’étant pas un intime au sens strict, je fus mis en présence de son cadavre lors de ce rituel funéraire. Un ami que je nous savais commun m’informa de son décès le mardi. Je pris connaissance de son message en sortant d’un meeting, l’horreur.

Il en va souvent ainsi ; des amis appellent pour annoncer le décès d’un des membres du cercle, sauf que dans le cas présent il s’agissait d’une vague connaissance. Aussi, j’hésitais à le rappeler, comment savait-il que nous étions liés ? Surtout, je n’aimais pas que cet oiseau de mauvaises augures en sache plus que moi sur lui. Je n’aimais pas sa façon de me contacter pour me signifier qu’il savait alors que moi, j’ignorais. Mais si je voulais le voir une dernière fois comme on dit, il me fallait quémander de l’information. Voulais-je réellement voir ce corps inanimé, je ne savais pas. Au final, ma curiosité l’emporta sur ma jalousie.

« Allo, c’est Sacha. Non, moi non plus ça ne va. Il est mort mais de quoi ? C’est étrange, aucune trace. Rupture d’anévrisme, quarante-cinq ans, c’est quand même con. Et pour l’enterrement, ça se passe comment. Veillée funéraire, ça se fait encore ? Ah bon ? Non je ne savais pas vraiment, il m’en avait vaguement parlé. Moi aussi j’y serai ; alors à jeudi. »

Voilà comment un appel téléphonique imposa son choix, voilà comment je me retrouvais sur l’autoroute A10 en direction du sud ce mercredi. A deux reprises je voulus faire demi-tour, qu’allais-je faire dans cet endroit ? Pourquoi me recueillir sur la dépouille d’un homme que je connaissais que du bout des doigts et qui m’échappait encore ? Qui étais-je pour m’introduire dans sa mort ? J’avais peur de réaliser qu’au fond je n’étais rien, je crois que j’aurais préféré rester dans l’illusion d’être quelqu’un. Mais ce maudit appel me tarabustait. Ce crétin savait plus de choses sur lui que moi alors qu’il n’était qu’un « ami », et quel ami : « Bonjour, Oliver Gramont, un ami du défunt, toutes mes condoléances Madame ».

Olivier Gramont tu n’es qu’un gros con et ta morve ne suffit pas à cacher le fait qu’il t’avait refusé tes avances pour préférer mes bras. La préciosité de parisien rive gauche avec laquelle tu m’indiquas l’adresse de sa maison de famille m’hérissât le poil. Et dire que j’aurais pu t’envoyer des photos de cette maison. Tu as peut-être connaissance de l’adresse mais moi je la connais cette maison et son parc arboré. Je peux même t’indiquer dans quel cèdre il s’était esquinté sa hanche gauche de gamin intrépide, je peux même te décrire la forme de la cicatrice qui orne encore cette hanche morte. Ce bassin brutal qui ne fera plus jamais de vagues collé contre mon corps. Je pleurs et manque de louper la sortie vers la national. C’est moche la Touraine, c’est con un homme qui renifle.

Je tourne et vire une demi-heure dans cette ville de moins de trois mille cinq cents habitants à la recherche de cette maison. Je me demande si le terme « ville » est approprié lorsque l’agglomération compte moins de trois mille cinq cents habitants ?

Peu importe, vu la tête qu’arbore le local de l’étape, je suis dans le village des têtes de veau qui passent leur journée à regarder passer les voitures au carrefour, les plus équipés assis sur des fauteuils de camping, les plus pathétiques adossés au mur, mégot au bec. Leur façon de suivre mes allers-retours me gêne, par dépit je m’arrête à la hauteur d’un troupeau. « Je cherche la maison de Madame Rheims, vous savez où elle habite ? » Après un examen plus abruti que consciencieux de mon visage, de ma voiture et de sa plaque d’immatriculation le troupeau lance « Vous venez pour l’enterrement du petit Rheims. Fi de toutoune, c’est que ça fait de l’animation. Au bout de l’impasse. Ce tantô, j’ai vu deux étrangers. A droite et à gauche. Prout … C’est quoi vos pneus ? ».

Je remercie histoire de rester poli et je déguerpis avant qu’il ne soit trop tard, avant que l’envie ne me prenne d’abréger les souffrances des veaux. Dans l’habitacle, je ne peux refreiner un doigt d’honneur dans le rétroviseur à l’attention du troupeau qui ne peut bien sur pas le distinguer, les veaux ont la vue basse. Comment pouvait-il apprécier ces gens. Qu’est-ce qu’elle m’avait dit la vieille, droite et gauche.

Ma voiture s’arrête net, capot face à un goulet d’étranglement. Une impasse étroite dont le fond s’ouvre sur un portail et sur mon appréhension. Lentement je pénètre sur le chemin de gravillons rouges, comme une cicatrice au milieu de l’herbe. Voiture bleue sur le rouge au milieu du vert sous un ciel gris, qu’est-ce qu’on peut être cliché lorsque la tristesse se mêle de peur. Au loin une maison, grande mais commune. La cicatrice de gravillons rouges semble en faire le tour. Sur le côté, cinq voitures garées en rang d’oignons. J’ai bien envie de faire le tour de la cicatrice rouge et de m’enfuir. Roulant au pas, j’absorbe tous les détails qu’il m’est permis d’absorber. Voualnt une chose, faisant le contraire, un de mes grands classiques.

Je coupe le moteur. Garée entre deux berlines allemandes de couleur sombre, ma citadine fait penser à une pastille pop. Est-cela mon sort, une pastille pop ? De l’acidulé dans sa vie de rigueur.

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