Dans une salle de bains aux murs entièrement carrelés de petits carreaux d’un camaïeu de verts, du plafond un néon diffuse une lumière froide. Au dessus d’un lavabo sans âge à deux robinets mats, les portes-miroirs d’une armoire de toilette me renvoient l’image d’une femme au teint de poubelle peignant une lourde chevelure brune ondulée. Le long de son cou de cigogne, les mèches brunes contrastent avec le teint verdâtre de sa peau.
Par une franche raie au milieu de part et d’autre du crâne, je scinde ma chevelure en deux à l’aide d’un peigne afro en bois. De la méthode, il faut de la méthode pour dompter cette tignasse. J’attaque le côté droit que je partage lui-même en deux couettes, à ce moment j’arrive à avoir une masse qu’il est possible de démêler. Je pose le peigne afro sur le rebord du lavabo qui l’absorbe et rejette une grosse brosse que je saisis. Le nettoyage commence par de petits mouvements au niveau des pointes, puis je remonte vers la racine par de plus amples va-et-vient, chacun laissant s’échapper des dizaines de fourmis rouges qui s’écrasent sur le linoléum vert formant une constellation d’étoiles rouges. La chevelure débarrassée des poussières et des gros nœuds, j’y passe un démêloir pour chien à denture étroite, aucun petit nœud n’y résiste tandis que l’hécatombe des formicidés continue. Je réitère mon mode opératoire trois fois et lorsque j’arrive à faire glisser le démêloir sur toute la longueur des mèches, le lino vert est rouge sang. A cet instant, la chevelure est prête à être coiffée car seuls le brossage et le démêlage ont été faits.
Face à la glace de l’armoire de toilette en plastique, la brune au teint de poubelle se fait une queue de cheval basse, à la naissance de sa nuque d’échassier. Elle tortille sa queue en une grosse torsade qu’elle enroule sur elle-même. Un petit trou de forme en son centre, vorace elle plonge son index hideux dans ce nouveau sphincter. Au moment de piquer des épingles pour fixer le chignon andalou, des dizaines de petites mèches se dressent. A leur pointe se forment des boulettes de cheveux fondus qui s’avèrent être les têtes de petites couleuvres à gouttelettes. Piquées au vif par les épingles banderilles, elles s’échappent par dizaines du chignon andalou en une masse orange hirsute. Brusquement, un homme tire le rideau de douche, un coupe-chou dans la main gauche il lève sa jambe pour sortir de la baignoire et manque de glisser sur la flaque de sang de fourmis. Il se rééquilibre et dans le mouvement coupe les têtes de deux ou trois couleuvres. Furie des autres qui se démènent en tout sens, s’affolent et cherchant à fuir, s’enroulent autour du cou de cigogne.
Ma tête penche en arrière, en avant, j’agrippe les couleuvres pour relâcher l’étreinte et inspirer de l’air. Du sang commence à perler à la naissance de mes cheveux, la pression est insoutenable mais moins que la douleur de suffocation. J’hurle en silence, les mains serrées autour des serpents maintenant gorgés de mon sang. Les yeux exorbités je réalise que je vais mourir étranglée et scalpée quand je distingue une lueur de métal, celle du coupe-chou que l’homme approche de mon œil gauche pour le trancher.
C’est là que je me suis réveillée, mauvaise nuit.