Effectivement, il se conforma à sa demande et ne le dit à personne, pas même à lui-même. Non, il fallait que personne ne le sache, c’était trop lourd et vous comme moi savons que lorsque les mots sont trop lourds, les sentiments deviennent parfois encombrants.

Ne le dis à personne lui rappelait ce film de ce réalisateur au physique d’acteur, quelle en était l’histoire ? Elle ne se souvenait plus. Seules les images d’un homme fuyant lui revenaient en mémoire. Fuir, c’était peut-être ce qu’il y avait de mieux à faire. Fuir une fois que l’on a dit ce qu’il ne faut répéter à personne.

Elle venait de vivre le sens de ces mots, pas le sens des dictionnaires, des chansons, des livres mais le sens qu’elle leurs donnait. Jusqu’alors elle avait prononçait cette courte phrase en toute sincérité. A présent, celle-ci venait de prendre une toute autre dimension, la sienne. Dire trois mots cela ne pose pas vraiment de problème et avouons que si parfois l’authenticité fait défaut, mettre un peu de cosmétique dans la vie n’est pas un crime. Se mentir soit, se persuader certes mais là, il n’était plus question de persuasion car la tête avait abdiqué devant le cœur. Il faut bien avouer que depuis peu elle s’y reprenait à deux fois pour arriver à articuler des émotions vives. Elle connaissait son mécanisme d’élocution en deux temps. Lorsqu’elle disait une bêtise, une insanité, son éducation la faisait hoqueter. Il fallut attendre que son coeur batte un peu plus fort pour que le hoquet de l’éducation devienne le hoquet de l’authenticité, et vous vous doutez bien que pour opérer cette étonnante alchimie, l’amour ajouta son grain de sel au souffre.

Les évènements furent simples et se déroulèrent dans cet ordre : au fil des semaines, elle sentait ses poumons se gonflaient de ce sentiment qu’elle taisait. Animal, elle trouva des substituts en forme d’attentions, de gestes, de sourires, de caresses et autres merveilles que se donnent les amants. Il les accueillait tous et tous se trouvaient absorbés par ce buvard d’eaux vives. Assurément il n’avait pas peur, surement un gaillard aguerri aux choses de la vie. Il provoqua la secousse en posant une question pourtant bien féminine « à quoi penses-tu? » Faut-il être un étrange buvard mâle pour poser une telle question à un flacon d’encre femelle. Elle marqua un temps, forcément, tant l’air était bloqué dans sa trachée artère par les morceaux qui y coagulaient à force d’attendre. Elle inspira une nouvelle fois, sentit son souffle bien trop court pour que sa voix porte, s’approcha plus prés de l’oreille et au maximum de sa puissance vocale chuchota « ne le dis à personne … » et encore plus bas « je t’aime ».

Au même instant, un enfant hurla dans la nuit. Son cri de bête couvrit le cri d’amour. Enfant, comment peux-tu faire autant de bruit avec une si petite bouche ? Qu’est-ce qui appelle sur terre de tels hurlements ? Rien ni personne assurément si ce n’est cette vanité de se croire si malheureux, incompris. Les humains ont vraiment cette drôle d’habitude de penser que leur douleur, leur joie, et leur amour revenons-y, sont toujours différentes de celles de leurs congénères. Besoin de singulariser ? Peut-être. Subjectivité ? Allons donc, vous verrez bien si votre mort sera singulière, les circonstances peut-être, mais l’arrêt de votre coeur sera le même que celui de votre voisin. Tout comme vous avez poussé le premier cri vous rendrez le dernier souffle et cela nous le faisons tous de la même façon. Alors, passons donc notre vie à nous croire si singuliers puisque nos vies sont encadrées par une chose universelle, une chose qui nous relie tous, le premier cri, le dernier souffle. Mais ne le dites à personne car ce gosse affreux qui vomit sa douleur demain personne ne s’en souciera, personne ne s’en rappellera.

This entry was posted on Vendredi, juillet 24th, 2009 at 15:53 and is filed under Le nombril du web. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can skip to the end and leave a response. Pinging is currently not allowed.

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