Samedi soir, Igor et moi établissions la liste de nos endroits préférés pour tirer au sort celui où nous irions diner en amoureux puisque nous nous retrouvions livrés à nous-mêmes comme deux gosses. Le Carré des Feuillants est sorti du chapeau, j’étais contente, Igor moins. Il a pour habitude de se trouver mal accoutré en toute occasion, ce qui n’est pas toujours faux. Mais à la différence des hybrides de mâles, Igor ne va pas me rabattre les oreilles avec ces détails vestimentaires. Il passe sa veste, m’interroge du regard, et sourit.
« Oui, tu vas me dire que c’est très bien, pour avoir la paix et qu’on file prendre le taxi car tu commences à avoir faim. »
« Soif.»
« La petite sœur est assoiffée, ça augure d’une bonne soirée !».
Dans le taxi qui nous conduit aux Feuillants, je crois sentir vibrer mon téléphone, un geste vers la fermeture de mon sac mais je me ravise car j’ai tendance à croire que mon téléphone sonne en ce moment, hallucinations auditives.
« Tu réponds pas ? »
« Non, j’ai des hallucinations auditives. »
« Ah …. Mais regarde quand même, on sait jamais. »
Non Igor, on sait. A un moment on sait que pour l’autre on n’existe plus.
Au trente-et-un août, les étourdissements de cet été s’invitaient encore mais laissaient place à quelques nausées passagères. Celles-ci s’abattaient systématiquement avec la question de savoir si je m’étourdissais en tournant sur moi-même, les bras en croix, le visage tourné vers le soleil ou si nous nous tenions par les mains emportés par nos poids respectifs. Nausées et questions, soeurs d’armes qui me mettaient le vague à l’âme. Dix octobre, je fais de mon mieux pour me convaincre que je tournais sur moi-même, c’est ce que je voudrais croire pour ne pas ajouter un mirage aux hallucinations auditives. Je m’enfonce dans le siège arrière du taxi en espérant qu’il m’absorbe à jamais, encore heureux que mon camarade sache la fermer.
Un choc sur le sommet de mon crâne me sort de mes ruminations, putain mais je viens prendre un taquet !
« Mais tu m’as mis un taquet, j’y crois pas ! »
« Arrête de faire la gueule, aucun homme ne mérite que tu fasses la gueule. »
« Comment diable sais-tu ? Igor … Je n’ai pas de chance aux jeux en ce moment, je confonds les rois et les valets. »
« De quels jeux parles-tu, les jeux de l’amour ou ceux du hasard ? »
« Marivaux se plante, il n’y a pas d’heureux hasards en amour, seulement des résignations. »
« C’est qui Marivaux, le mec qui te fait des tourments ? Je vais lui casser la gueule s’il te met dans cet état. »
« Non, Marivaux est mort, il écrivait des pièces de théâtre. »
« Arrête de lire, tu lis trop pour quelqu’un qui sait vivre. »
Si je sais vivre, toi tu ne sais plus dormir. Non mais t’as vu ta gueule ? On dirait le Cousin Fétide de la famille Addams, mais en plus classe, le Cousin Fétide n’aurait pas laissé un pourboire au chauffeur de taxi. Le cousin Fétide n’aurait pas ramené de la White Russian pour faire passer les Bloody Mary. Boris mélange les petits brins verts au brun du tabac sur le trottoir. Pour me donner une contenance, je regarde mon i-phone parce que je ne sais ni rouler ni vivre. Je ne tiens ni l’alcool, ni la beuh, au bout d’un verre et de trois taffes me voilà partie. Ridicule, je réponds aux conseils avisés de mon ami et confident par de stupides chansons inventées sur des mélodies de Miossec, qui ne méritait vraiment pas ça.
Que se termine cette putain de journée
Elle finira bien par s’achever
Au pire dans des verres finir noyée
Vienne la nuit pour pousser les pas
Vers ceux qui ne dorment pas
Et terminent dans de sales draps.
Mon ami, mon confident
Toi, tu connais mes fesses
Moi, je connais tes dents
Mon ami, mon confident
Tu invoques la sagesse
J’abhorre le renoncement
Je chante, je chante sur ce trottoir. I’ve gat the blues, je pèse whatmille kilos, je suis black. Tout le désespoir des femmes congolaises qui se mettent des bouillons de cube dans le derrière pour avoir des fesses énormes et rebondies et plaire ainsi à leurs hommes m’irradie. Il ne faut pas faire cela, se mette des bouillons de cube dans le derrière pour avoir d’énormes fesses rebondies, car cela provoque des infections. Mais la femme amoureuse s’en fout des infections au cul. Je fais corps avec mes sœurs de galère et pour tout dire, moi aussi j’ai mal au cul.
Boris rit de mes incohérences verbales. Dans le taxi du retour, je lui raconte un épisode de Magnum qui avait plu à celui qui occupe mes pensées et que j’aime.
« Tu te souviens de l’épisode de Magnum où il est en plein océan et il nage pendant des heures ? Au bout de whatmille heures il pense qu’il va crever, d’épuisement, de froid. Je me dis qu’à un moment ça va faire pareil pour moi, sauf que le gros noir viendra pas me chercher en hélico parce que j’ai pas de copain gros noir avec un hélico »
Boris ne rit pas, il ne connait peut-être pas cet épisode de Magnum. Magnum avait son gros copain noir, moi j’ai mon grand copain russe qui me ramène jusque dans mon lit.